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Midi Libre -- Samedi 27 juillet 1968 DE L'AGITATION COTIERE A LA POLLUTION DES EAUX...Les vieux pêcheurs de "La Crouste" ont dû renoncer à leur précieuseactivité traditionnelle : "la saltada"
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Seront-ils, demain, contraints d'abandonner les paillotes auxquelles ils tiennent tant ?
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"La Crouste", "La Saltada", deux noms, pour un lieu-dit et une façon de pêcher qui fleurent le pittoresque et qui n'en manquent pas. "La Crouste" c'est la bande de sables qui touche à l'embouchure de la Têt, rive gauche. Depuis la plage de Sainte-Marie, elle fait un peu presqu'île entre la mer et les eaux stagnantes, souvent dérobantes, qui la serrent par derrière. A deux pas du rivage et; de la rivière, les lieux sont marqués par la présence d'un joli domaine autour duquel les frondaisons riveraines du cours d'eau font, avec ses champs, ses vignes et ses vergers, un ensemble portant à la fois la marque des meilleures proprié- |
Sous les paillotes, les vacanciers font bon ménage avec les pêcheurs, c'est très volontiers qu'ils se sont réunis autour de MM. Marcelin HENRICc, Edouard ROUGER et Joseph JACOMINO que l'on reconnaît de droite à gauche, accompagnés de quelques femmes, elles aussi fidèles à la pêche et à leur toit de "sanill". |
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-tés salanquaises et des plus beaux paysages côtiers ; ce domaine lui-même s'appelle "La Crouste". Tout près de celui-ci; à l'abri des dernières haies de hautes cannes de Provence faisant barrage aux vents du Nord, l'on voit se profiler à cheval sur les dunes, des paillotes, vingt ou vingt-cinq, un véritable village disposé au gré de toutes les symétries mais où à l'exclusion de, tout autres matériaux, le roseau des marais autrement dit le "sanill" a. su garder toute sa pureté. En les abordant, on a la sensation de se trouver en face, d'un héritage sacré, que la tradition nous aurait légué pour que l'on sache le préserver.
DES BRAVES PÊCHEURS GROUPÉS EN COMMUNAUTÉ
Pendant longtemps, sous les paillotes de la "Crouste" on ne trouvait que des pêcheurs. Aujourd'hui, ils ne sont plus seuls ; au moment des vacances quelques familles viennent se joindre à eux, des familles tranquilles, amoureuses, elles aussi du "sanill", dont par conséquent, ils s'accommodent fort bien. Les pêcheurs sont là de vieille date; rassemblés par affinités familiales, ils ont, depuis toujours, constitué une communauté spécialisée dans cette façon dépêcher appelée "La Saltada" unique peut-être en Roussillon, en tous cas propre à l'embouchure de la Têt. "La Saltada" vise principalement la muge, la "Llise" comme la dénomment nos braves pêcheurs. Le système comporte deux filets, l'un de cinq mètres de profondeur, mis à la verticale l'autre de trois mètres de large maintenu à l'horizontale par des roseaux fixés au sommet du premier et qui, couchés sur l'eau, servent de flotteurs. Les filets dont la longueur est de cent mètres environ, sont contrôlés par deux nacelles, l'une d'elles à chaque extrémité, de manière à encercler les bancs de poisson préalablement réparé. Ceci fait, les équipages provoquent l'agitation à l'intérieur de la circonférence ; les muges cherchent alors à s'échapper mais le filet vertical les attend se sentant bloquées, d’instinct, suivant leurs facultés naturelles, ils sautent très haut par-dessus et c'est ainsi qu'ils retombent fatalement sur le filet horizontal où les pêcheurs n'ont plus qu'à les cueillir. Quand on saura qu'entre "saut" et "salt", les vocabulaires français et catalan ne font aucune différence, chacun comprendra pourquoi chez nous on n'a rien trouvé de mieux que d'appeler cette pêche "La Saltada" nom qui traduit bien cette manière de sauter.
"LA SALTADA" UNE PÊCHE QUI ÉTAIT Á LA PORTÉE DE TOUS ET PLUS PARTICULIÈREMENT DES RETRAITÉS
"La Saltada" n'a rien à voir avec le large. C'est une pêche qui ne se pratique que sur le bord immédiat du rivage, aux endroits où des apports de nourriture amènent la muge à s'agglutiner. L'embouchure de la Têt était l'un de ces points, le meilleur sans doute de la côte roussillonnaise parce qu'elle reçoit tous les déchets déversés dans le voisinage, notamment par l'agglomération perpignanaise. Autrefois, le coin était calme, presque désertique et les eaux ne connaissaient jamais aucune pollution, c'est pourquoi l'on trouve à la "Crouste" la présence très ancienne d'une colonie de pêcheurs. Ils étaient venus, de Sainte-Marie, de Torreilles, mais principalement de Saint-Laurent-la-Salanque. Certains n'y faisaient que la saison, d'autres avaient préféré s'y fixer, la paillote de "sanill" devenant pour ceux-là, le domicile principal. De nuit ils travaillaient en mer, de jour c'était "La Saltaria". Beaucoup d'entre eux étaient à la retraite et celle-ci toujours à leur disposition, leur permettait de rester dans le cadre de leurs coutumes professionnelles jusqu'au bout de |
leurs forces ce qui, i1 est à peine besoin de le dire, faisait d'eux des gens heureux. Pour les uns comme pour les autres, "La Saltada" étaient d'un appoint financier extrêmement précieux car les prises étaient bonnes. A midi de quinze à vingt quintaux de muges, leur quintal correspondant à cinquante kilos. Pour les retraités au maigre budget, c'était au surplus toute leur nourriture. Les vieux pêcheurs, lorsqu'ils ont du bon poisson n'ont guère besoin d'autre chose, ils savent si bien le cuisiner !
ELLE ÉTAIT SI PRÉCIEUSE, LA BOULLINADE
"Plus de "Saltada", très peu de poisson à portée de notre main, où est le temps, où avec quatre sous, nous passions à "La Crouste" le plus clair de notre temps ?", nous a dit M. Marcellin Henric, en nous accueillant sous la tonnelle qui, avec le concours d'un épais figuier, couvre d'un ombre très sympathique l'entrée de sa paillote. A 81 ans, M. Henric est un homme encore vert, que la mer a très bien conservé ; sa part d'ouvrage il la ferait encore si "La, Saltada" n'était pas morte. Doyen de la communauté, il a la dignité des humbles. A côté de lui, son épouse s'est montrée tenant dans chaque main une petite pelle. "Tenez, nous dit-elle vous choisissez le moment, voilà dans celle-ci deux tranches de muge que j’ai taillées tout près de la queue, si en dépit de cette précaution elles ne sont pas mangeables, il ne faut pas demander ce que voudrait le reste ; oui, c'est ainsi que nous devons opérer si nous voulons encore avoir un peu de poisson sur la table. Vous comprenez que sur la queue le mauvais goût est toujours moins prononcé, et voilà dans cette autre un rond de saucisse chose que, par le passé, vous n'auriez jamais vu chez nous. Tout ce qui est de "dins terra" n'était pas pour nos bouches, cela coûte trop cher, le poisson nous suffirait. A chaque repas de midi, c'était invariablement la "chapa" (boullinade ou bouillabaisse), bien bonne, bien soignée, le soir, au grill, en friture ou au roux, toute la gamme y passait. La "Llisse" (muge) au "coubell", c'est-à-dire ouverte dans le dos, bien poivrée, exposée vingt-quatre heures au soleil ou mieux encore, trois ou quatre jours au-dessus de l'âtre, puis grillée, il faut savoir ce que c'est bon. Hélas ! Mon mari vous dira comment tout cela s'est terminé". Avant de continuer précisons qu'en langue de pêcheur catalan, le "dins terra" désigne tous les produits qui sont d’origine terrestre par opposition avec tout ce qui provient de la mer.
DES POISSONS FOUDROYÉS EN MOINS DE CINQ MINUTES
"Il y a maintenant trois saisons, autrement dit deux ans que nous avons renoncé à "La Saltada", a repris M. Henric, pendant que venaient se joindre à lui, MM. Joseph Jocomino et Rosins tout aussi intéressés par l'objet de notre intervention". "Comme vous le verrez, les causes sont telles que l'une d'elles ger Ballester deux aimables voisins pour en parler, d'autant du moins, qu'il n'est pas trop qu'à ma connaissance jamais personne s'en est préoccupé". "D'abord, la plus visible, celle qui n'échappe à personne. Je veux dire les va-et-vient de toutes sortes d’engins mécaniques, en particulier, qui sont venus apporter tout, le long de la côte l'agitation alors que "La Saltada" n'est praticable que dans la plus grande tranquillité". |
"Et puis la seconde, celle qui rend le poisson impropre à la consommation, ainsi que vous savez. Là c'est plus grave car il y a de quoi se demander combien de temps encore l'embouchure de la Têt sera viable non seulement pour le poisson, mais également pour les personnes et même la végétation. Il y a des jours où l'atmosphère est tellement empuantie que nous devons nous enfermer dans les paillotes". "A partir de la ligne côtière, la mer est empoisonnée sur un rayon d’environ 500 m, au point que les meilleurs poissons sentent horriblement. Hier encore un voisin a dû jeter aux chats un superbe Loup". "A se demander comment ces bêtes peuvent encore, l'accepter". "Par moments, aucun ne supporte le contact; des eaux douces ; on a pu voir des muges qui en moins de cinq : minutes étaient foudroyées". "Très souvent la rivière roule le ventre en l'air, des muges, des chevesnes, des goujons, des barbots, des anguilles, quelque fois aussi des truites. Nous l'avons vu dernièrement, en juin et à la veille du 14 juillet".
UN DANGER DEVENU PUBLIC
"On ne peut s'en prendre, ajoutait M. Henric qu'aux égouts de Perpignan, toujours dépourvus de station d'épuration; ainsi qu'aux déversements en provenance surtout des caves viticoles, des distilleries et des terrains de camping déversements qui s’aggravent sans cesse autant en volume que dans leur consistance nocive". "Le danger est devenu public, dès maintenant les risques sont gros pour tous ceux ---------- principalement, qui, dans l'ignorance, font de l'embouchure le lieu de leurs ébats". "C'est pourquoi, voyez-vous, très honnêtement, nous ferons bien de remuer la question". "Pour ce qui concerne la végétation, j'ajouterai qu'il se présente des cas très inquiétants". "Nous voyons, en effet, des essences dépérir dans des conditions anormales, que l'on n'observait pas autrefois. Est-ce sous l'effet de la pollution des eaux souterraine ou de l'atmosphère ou bien des deux à là fois ? En tout cas personne ne s'étonnera si à partir de là nous sommes, nous-mêmes en train de nous interroger sur la question de savoir combien de temps encore il nous sera permis de résister. Qu'y ferons-nous devait conclure tristement notre vénérable interlocuteur, quand on sait que nos pauvres paillotes présentent si peu au regard de l'aménagement du littoral et des entreprises qui le gouvernent". Vos paillotes sont précieuses M. Henric, et nous ne pensons pas que l'on puisse jamais les condamner sans appel. Quant aux problèmes qui se posent sur l'embouchure de la Têt, ils sont trop graves, autant sur le plan humain que sur celui de nos richesses naturelles, pour qu’on les tienne longtemps encore dans l’ombre.
Mme Henri nous présente ici deux tranches de muges ; seront-elles mangeables ? En dépit de toutes les précautions qui ont été prises, on ne le saura qu’une fois frites. Les temps ont bien changé depuis que, soir et matin, et sans bourse délier, elle ne cuisinait que de l’excellent poisson. |